L’éco-conception web consiste à concevoir un site qui rend le même service avec moins de ressources — moins de données transférées, moins de calcul — et qui reste utilisable sur un appareil ancien ou avec une connexion lente. Le référentiel général de l’écoconception des services numériques (RGESN), publié en mai 2024 par l’Arcep et l’Arcom avec l’ADEME, la traduit en 78 critères. Pour un site, il demande notamment de rester utilisable avec un processeur vieux de dix ans et en bas débit, de désactiver la lecture automatique des vidéos et des sons, de fixer un poids et un nombre de requêtes maximum par page, puis de publier une déclaration d’écoconception.
Aucune loi n’oblige une entreprise à l’appliquer, mais c’est le socle commun proposé par la puissance publique. Ce guide, qui complète nos conseils pour un site rapide, sûr et sobre, qui dure, détaille ce qu’il change sur vos pages, comment mesurer et comment rédiger votre déclaration.
Ce que pèse le numérique, et ce qu’un site y peut
L’évaluation publiée par l’ADEME en janvier 2025, sur des données de 2022, chiffre l’empreinte carbone du numérique en France à 29,5 millions de tonnes équivalent CO2 : 4,4 % de l’empreinte nationale, un peu moins que les émissions de l’ensemble des poids lourds. Le numérique absorbe aussi 11 % de la consommation d’électricité du pays (mise à jour de l’étude ADEME-Arcep). Le RGESN cite encore 2,5 %, le chiffre de l’étude précédente sur 2020, qui ignorait les centres de données situés à l’étranger, où sont hébergés, selon l’ADEME, environ 53 % des usages français.
Les terminaux pèsent 50 % de cette empreinte, les centres de données 46 % et les réseaux 4 % ; la fabrication des équipements en concentre 60 %. Un site agit donc à deux niveaux : ne pas obliger ses visiteurs à changer d’appareil pour rester fluide, et solliciter moins les serveurs, avec moins de fichiers, de calculs et de copies de données.
Le RGESN en bref : 78 questions, neuf thématiques
Le référentiel découle de l’article 25 de la loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique en France, dite loi REEN. Élaboré par l’Arcep et l’Arcom en lien avec l’ADEME, avec le concours de la DINUM, de la CNIL et de l’Inria, il s’adresse à tous les métiers du numérique. Il vaut pour un site comme pour une API, une application ou un service d’intelligence artificielle : selon le service, certains critères sont déclarés non applicables.
Chaque critère prend la forme d’une question, comme « Le service numérique est-il utilisable sur d’anciens modèles de terminaux ? », et renvoie à une fiche pratique : objectif, mise en œuvre, moyen de test. Trois niveaux de priorité les classent — 30 critères « Prioritaire », les 48 autres « Recommandé » ou « Modéré » — et neuf thématiques suivent le cycle de vie du service, détaillées dans le référentiel publié sur le site de l’Arcep :
| Thématique | Critères | Exemple de critère, reformulé |
|---|---|---|
| Stratégie | 10 | Des objectifs de réduction des impacts sont-ils fixés ? |
| Spécifications | 10 | Les profils de matériel des utilisateurs sont-ils définis ? |
| Architecture | 7 | Les ressources s’adaptent-elles à la demande réelle ? |
| Expérience et interface utilisateur | 15 | Les procédés manipulatoires (dark patterns) sont-ils évités ? |
| Contenus | 8 | Les contenus périmés sont-ils archivés ou supprimés ? |
| Frontend | 7 | Les contenus transférés sont-ils mis en cache ? |
| Backend | 4 | Les données ont-elles une durée de conservation ? |
| Hébergement | 10 | L’électricité de l’hébergeur est-elle documentée et majoritairement renouvelable ? |
| Algorithmie | 7 | La nécessité d’entraîner un modèle d’IA a-t-elle été interrogée ? |
Le RGESN est-il obligatoire ?
Pas pour une entreprise : le référentiel se présente lui-même comme un « document non contraignant ». Deux conditions s’appliquent toutefois dès que vous vous en réclamez. Il faut publier une déclaration d’écoconception, prérequis pour s’en prévaloir, et toute communication sur la démarche, score compris, doit respecter le cadre des allégations environnementales, notamment en matière de fiabilité, de transparence et de vérifiabilité.
Les collectivités sont dans une autre situation. La loi REEN impose aux communes et aux intercommunalités à fiscalité propre de plus de 50 000 habitants, comme Nantes, Saint-Nazaire ou Nantes Métropole, d’avoir défini, au plus tard le 1er janvier 2025, une stratégie numérique responsable assortie d’objectifs de réduction, dont le bilan figure chaque année dans leur rapport sur la situation en matière de développement durable. Le Code général des collectivités territoriales cite l’écoconception des sites et des services numériques parmi les objectifs que cette stratégie peut viser, sans imposer le RGESN.
Les critères qui changent le plus un site vitrine ou une boutique
Voici les critères qui transforment le plus les pages elles-mêmes, avec leur niveau de priorité. Pour une boutique, ils portent d’abord sur les pages catégories et les fiches produits ; pour un site vitrine, sur l’accueil, là où s’accumulent vidéo, carrousel, polices et scripts.
| Critère | Ce qu’il demande | Sur votre site |
|---|---|---|
| 2.2 et 2.4 · Prioritaire | Rester utilisable avec un processeur sorti il y a au moins dix ans et des versions de navigateurs vieilles de deux ans | Affichage dégradé admis, mais le formulaire de devis ou le panier doivent fonctionner |
| 2.3 · Recommandé | Tester en 3G en mobilité et à 512 kbit/s en fixe | Images en qualité réduite si besoin, texte et boutons utilisables |
| 4.1 · Prioritaire | Pas de lecture automatique, des commandes pour toute animation de plus de quatre secondes ou tout son de plus de deux | La vidéo attend un clic, le carrousel peut être mis en pause |
| 4.2 · Prioritaire | Pas de défilement infini | Pagination ou bouton « Voir plus » sur les pages catégories |
| 4.4 · Recommandé | Un service tiers ne se charge qu’à la demande du visiteur | Carte, vidéo externe, module de discussion : une vignette, puis le service au clic |
| 5.1, 5.2 et 6.4 · Recommandé | Formats efficaces pour plus de 75 % des images matricielles, compression adaptée, dimensions proches de l’affichage | Photos en WebP ou en AVIF, redimensionnées automatiquement quand votre équipe les publie |
| 6.1 · Recommandé | Un poids et un nombre de requêtes maximum par page | Un budget par gabarit (voir ci-dessous) |
| 6.5 · Recommandé | Ne charger une ressource que lorsqu’elle sert | Images chargées quand le visiteur s’en approche, sauf celle du haut de page |
| 8.3 · Prioritaire, 8.5 et 8.6 · Recommandé | PUE réel inférieur à 1,5, électricité documentée et majoritairement renouvelable, serveurs dans un pays à moins de 100 g CO2e/kWh | Des justificatifs à demander à votre hébergeur, dont des contrats d’électricité renouvelable à long terme plutôt que de simples garanties d’origine |
Fixer un budget environnemental : l’exemple de Nantes Métropole
Le critère 6.1 demande de s’astreindre à un poids et à un nombre de requêtes maximum par écran, toutes ressources comprises. Le référentiel ne fixe pas de seuil universel : il demande d’afficher les vôtres dans la déclaration, en précisant si la limite de requêtes couvre seulement le chargement de la page ou aussi son fonctionnement, comme les vérifications d’un formulaire.
Pour la refonte de metropole.nantes.fr, Nantes Métropole et la Ville de Nantes ont publié le « budget environnemental » qui cadre le projet, dans une démarche articulée autour du RGESN (présentation de leur démarche d’éco-conception). Aucune page ne doit dépasser 1 Mo de données transférées, 30 requêtes HTTP par chargement ni trois secondes de chargement, et un prestataire indépendant attribue au parcours testé un score qui doit atteindre au moins 60. Un chargement de plus de 2 Mo et de 50 requêtes, ou un score de parcours inférieur à 50, est traité comme une anomalie à corriger.
Pour fixer le vôtre, raisonnez par gabarit — accueil, page de service, article, fiche produit — avec un objectif et une limite d’alerte pour chacun. Inscrivez-les dans la ligne « Contraintes » de votre cahier des charges en une page : l’agence pourra en tenir compte dès le devis. Et si vous préparez une refonte de site internet, posez-les dès l’audit de départ : on reprend alors la structure au lieu de compenser ses excès.
Mesurer sans se tromper
Une mesure ne vaut que par ses conditions. Comme Phileas Fogg, qui notait à chaque escale l’arrivée prévue et l’arrivée réelle, notez pour chaque relevé la date, la page, l’appareil, le navigateur et la connexion, et prenez quatre précautions :
- Videz le cache. Dans l’onglet Network des outils de développement de Chrome, la case « Disable cache » simule un premier passage, et la barre d’état affiche le nombre de requêtes et le volume transféré (documentation de Chrome DevTools, en anglais). Ouvrez ces outils avant de charger la page : le compteur ne retient que les requêtes enregistrées depuis leur ouverture. Mesurez aussi une seconde visite, pour vérifier le cache.
- Bridez la connexion avec les préréglages de débit du même onglet, jusqu’à la 3G.
- Mesurez des parcours, pas seulement l’accueil : fiche produit, panier, formulaire de contact.
- Mesurez avec et sans consentement aux cookies : les services tiers soumis à l’accord du visiteur ne doivent se charger qu’après celui-ci, et la page n’a pas le même poids dans les deux cas.
Les calculateurs d’empreinte carbone traduisent ensuite ces relevés en grammes de CO2 : ce sont des estimations, pas des mesures. EcoIndex, par exemple, combine le nombre d’éléments de la page, le nombre de requêtes et le poids, puis classe la page de A à G par comparaison avec celles déjà analysées. Sa documentation présente ses chiffres de gaz à effet de serre et d’eau comme des ordres de grandeur, à comparer seulement entre pages comparables.
Le score d’avancement du RGESN ne mesure pas l’impact non plus : il suit la mise en œuvre des critères. Pour évaluer l’empreinte réelle d’un service, le critère 1.5 recommande une méthode reconnue, si possible une analyse de cycle de vie multicritère, avant de fixer des objectifs de réduction. Au quotidien, pilotez des grandeurs physiques, kilo-octets et requêtes, et refaites le relevé à chaque mise à jour importante, comme le reste de la maintenance d’un site après sa mise en ligne.
Rédiger sa déclaration d’écoconception
La déclaration est le document public qui rend la démarche vérifiable. Le RGESN recommande de la dater, de la mettre à jour à chaque modification significative du service et de la publier sur le site, par exemple à côté de la déclaration d’accessibilité. Sa première page devrait indiquer :
- le nom du service, la date de rédaction et celle de la dernière mise à jour ;
- les critères validés et non validés ;
- le score d’avancement, si possible le précédent et celui visé, par exemple à deux ans ;
- le plan d’avancement : engagements pris et actions menées, notamment contre l’obsolescence des appareils ;
- les parcours évalués, qui couvrent les fonctionnalités principales ;
- la documentation de chaque critère applicable.
Plusieurs fiches y ajoutent des informations précises : profil de matériel minimal, appareil et débit des tests, versions de navigateurs prises en charge, poids et requêtes maximum par page, pays et ville de l’hébergement. Le référentiel fournit un modèle de déclaration et un tableur d’autoévaluation qui calcule le score et s’exporte en PDF.
Ce score pondère chaque critère validé selon sa priorité — 1,5 pour « Prioritaire », 1,25 pour « Recommandé », 1 pour « Modéré » — et le rapporte au total des critères applicables, pondérés de même. Un site qui valide 15 critères prioritaires sur 20 applicables, 12 recommandés sur 20 et 8 modérés sur 10 obtient (22,5 + 15 + 8) ÷ (30 + 25 + 10), soit 70 %. Un critère respecté à moitié compte comme non validé.
La Communauté d’agglomération de La Rochelle a ainsi publié la déclaration d’écoconception de son site, évaluée le 3 juin 2024 : un score global de 75 %, un score par thématique et la grille complète. Rédigez la vôtre comme un relevé, pas comme une publicité : les formules du type « site neutre en carbone » sont encadrées par la loi, comme l’explique notre page consacrée à l’éco-conception web à Nantes.
Sobriété, accessibilité, performance : un même chantier
Les trois démarches se renforcent souvent. Une image aux bonnes dimensions allège la page et peut accélérer l’affichage du contenu principal. Un composant natif du navigateur, que privilégie le critère 4.5 du RGESN, sert aussi l’accessibilité : la documentation de MDN sur ARIA rappelle que les éléments HTML natifs disposent déjà de la navigation au clavier, de rôles et d’états. Un texte en HTML plutôt qu’en image pèse moins et se lit avec un lecteur d’écran, ce que demande aussi, quand c’est possible, le critère 1.8 du RGAA, le référentiel d’accessibilité.
Elles ne se confondent pas pour autant. Alléger l’image principale n’améliore pas toujours le LCP, qui mesure le temps d’affichage du plus grand élément visible : le temps gagné peut se reporter sur une autre étape, prévient le guide de Google pour optimiser le LCP (en anglais). À l’inverse, le prérendu des pages accélère la navigation mais consomme davantage de bande passante et de mémoire, selon la documentation de Chrome sur le prérendu (en anglais), quand le RGESN demande de ne charger une ressource que lorsqu’elle sert. Vérifiez donc chaque démarche avec sa propre grille ; pour la vitesse, notre guide des Core Web Vitals explique les trois indicateurs de Google.
Par où commencer
Inutile de viser d’emblée un score parfait : le RGESN sert à savoir où vous en êtes, à le publier et à progresser. Trois étapes suffisent pour démarrer :
- Mesurez vos trois pages les plus consultées, cache vidé, sur mobile et en connexion lente.
- Fixez un budget de poids et de requêtes par gabarit, avec une limite d’alerte.
- Passez en revue les 30 critères prioritaires, en notant ceux qui ne s’appliquent pas à votre site, puis publiez une première déclaration, même modeste, avec votre plan d’action.
Questions fréquentes
Le RGESN s’applique-t-il aussi aux applications mobiles ?
Oui : le référentiel vaut pour tout service numérique, des sites aux applications à installer. Pour une application native, les seuils changent : elle doit fonctionner sur des appareils mis sur le marché il y a sept ans ou plus, dans la dernière version de leur système, et sur les versions du système d’exploitation sorties jusqu’à cinq ans plus tôt. Le référentiel lui recommande aussi un mode hors ligne pour les fonctions qui s’y prêtent.
Quelle différence entre le RGESN et le RGAA ?
Le RGAA sert à vérifier qu’un site est accessible aux personnes handicapées ; le RGESN, qu’il est éco-conçu. Le premier décline une obligation légale qui vise de nombreux organismes publics et, depuis l’entrée en application de l’European Accessibility Act le 28 juin 2025, une partie des entreprises ; le second reste volontaire. Chacun a sa grille et sa déclaration, mais beaucoup de corrections servent les deux, comme la suppression de la lecture automatique des vidéos.
Peut-on évaluer son site soi-même avec le RGESN ?
Oui, le référentiel est fait pour cela : il s’adresse à tous les métiers du numérique et fournit un tableur d’autoévaluation. Réunissez les bonnes personnes : la direction pour les critères de stratégie, le développeur pour le frontend et le backend, votre hébergeur pour le PUE et l’origine de son électricité. Un regard extérieur aide surtout à mesurer dans des conditions reproductibles et à trancher les critères litigieux.
Comment vérifier qu’un site est vraiment éco-conçu ?
Cherchez d’abord sa déclaration d’écoconception, sans laquelle personne ne peut se prévaloir du RGESN. Vérifiez qu’elle est datée et récente, qu’elle liste les critères non validés autant que les validés, et qu’elle indique le matériel et le débit des tests. Mesurez aussi vous-même le poids de quelques pages dans les outils de développement de votre navigateur : un logo vert ou un slogan, sans déclaration ni mesures, ne prouve rien.
Faut-il refaire son site pour appliquer le RGESN ?
Non. Beaucoup de critères se traitent sur un site existant : format et compression des images, services tiers chargés à la demande, cache, lecture automatique désactivée. D’autres touchent à la structure, comme l’architecture ou le défilement infini, et se règlent plus facilement lors d’une refonte. Un audit permet de séparer ce qui se corrige tout de suite de ce qui attendra le prochain projet.